Si Jean Giono avait connu les licences libres…

J’aime bien trouver des œuvres au destin juridique singulier. Cela avait été le cas pour Peter Pan, auquel j’ai consacré un billet cet été, mais l’histoire de la nouvelle « L’Homme qui plantait des arbres» de Jean Giono me semble encore plus riche d’enseignements.

Il y a quelques jours, en lisant le billet le billet de Thierry Crouzet « eBook gratuit, ça marche », je tombais sur cette petite phrase au détour du premier paragraphe.

Cette année 2010, j’aurais au moins contribué à la propagation du merveilleux texte de Giono, L’homme qui plantait des arbres. Après avoir découvert que Giono avait renoncé à ses droits sur ce texte, je l’ai diffusé sur Apple iBookstore.

Un auteur qui renonce à ses droits sur un de ses textes ? Une pratique inhabituelle, mais en creusant un peu, on se rend compte que cela a bien été la volonté de Giono.

En lisant l’article Wikipédia, on apprend que cette nouvelle a été écrite en 1953 pour répondre à un concours lancé par le Reader’s Digest. Elle traite du thème de la reforestation d’une région désertique, grâce aux efforts persévérants d’un berger solitaire, nommé Elzéard Bouffier. Finalement rejetée parce que la rédaction doutait qu’elle s’appuyât sur des faits réels, la nouvelle fut reprise par le magazine Vogue, mais sans que Giono ne demande de droits d’auteur. Par la suite, le texte fut publié dans plusieurs revues  anglaises, allemandes, italiennes, puis françaises et à chaque fois, traduites dans les langues correspondantes, toujours sans que Giono demande à être rémunéré. Dans les années qui suivent l’œuvre a été publiée comme un livre par plusieurs éditeurs et traduite dans toujours davantage de langues.

Dans une lettre adressée en 1957 au Conservateur des Eaux et Forêts de Digne, Giono exprime de manière très claire sa volonté de renoncer à ses droits sur le texte pour favoriser sa diffusion et servir ainsi la cause des arbres :

« Cher Monsieur,

Navré de vous décevoir, mais Elzéard Bouffier est un personnage inventé. Le but était de faire aimer l’arbre ou plus exactement faire aimer à planter des arbres (ce qui est depuis toujours une de mes idées les plus chères). Or, si j’en juge par le résultat, le but a été atteint par ce personnage imaginaire. Le texte que vous avez lu dans Trees and Life a été traduit en Danois, Finlandais, Suédois, Norvégien, Anglais, Allemand, Russe, Tchécoslovaque, Hongrois, Espagnol, Italien, Yddisch, polonais. J’ai donné mes droits gratuitement pour toutes les reproductions. Un Américain est venu me voir dernièrement pour me demander l’autorisation de faire tirer ce texte à 100 000 exemplaires pour les répandre gratuitement en Amérique (ce que j’ai bien entendu accepté). L’Université de Zagreb en fait une traduction en Yougoslave. C’est un de mes textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c’est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit.

J’aimerais vous rencontrer, s’il vous est possible, pour parler précisément de l’utilisation pratique de ce texte. Je crois qu’il est temps qu’on fasse une « politique de l’arbre » bien que le mot politique semble bien mal adapté. »

J’apprécie tout particulièrement la phrase « C’est un des textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c’est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit ». Elle montre – n’en déplaise à certains ! – qu’un auteur, et non des moindres, peut vouloir renoncer à ses droits sur une œuvre et la destiner à d’autres fins qu’à l’exploitation commerciale. A vrai dire, Giono n’a pas empêché que des revues ou des éditeurs fassent un usage commercial de son texte, mais il a visiblement pris garde à ne pas céder ses droits à titre exclusif au bénéfice d’un seul éditeur, sans réclamer de contrepartie financière.

L’histoire pourrait être très belle si elle s’arrêtait là, mais il y a hélas une suite navrante, qui montre à quel point le contrôle des auteurs sur leur création est une chose fragile et comment la volonté de Giono aurait certainement été mieux respectée s’il avait pu placer son œuvre sous licence libre.

En 1987, l’œuvre est adaptée par l’illustrateur canadien Frédéric Black sous la forme d’un film d’animation, aux dessins somptueux avec une narration par Philippe Noiret, qui rencontra un vif succès et remporta plus de 40 prix, dont l’Oscar du meilleur film d’animation (voyez les deux vidéos qui illustrent ce billet + ici et pour la suite).

On pourrait se réjouir de ce second souffle donné à cette œuvre, suite à l’adaptation sous forme de film d’animation, mais ce fut hélas au prix d’une atteinte à la volonté de Giono de placer son ouvrage dans le domaine public.

En cherchant un peu sur la Toile, on trouve trace d’une action intentée en 2005 par Direct Cinema Limited, le distributeur vidéo du film d’animation, pour faire retirer le texte de la nouvelle de Giono de Wikisource dans lequel il avait été chargé. Visiblement, la société affirmait être « titulaire des droits sur le texte » et elle en a demandé le retrait sur plusieurs sites outre Wikisource qui le diffusaient librement. On apprend en outre ici que c’est peut-être dans les années 80 à l’occasion d’une édition de la nouvelle aux Etats-Unis qu’une « chaîne des droits » s’est reconstituée autour d’un éditeur s’étant approprié le texte en dépit de la volonté de l’auteur.

Le même scénario s’est reproduit en début d’année, lorsque Gallimard a adressé à la Fondation Wikimedia une demande de retrait d’œuvres majeures de Wikisource, en s’appuyant sur un conflit de lois qui fait que ces textes sont déjà tombés dans le domaine public dans certains pays comme le Canada, mais pas en France où la durée de protection est plus longue. En arguant du fait que les contenus en français sont destinés à être vus par un public français, l’éditeur a exigé l’application de la loi française et imposé le retrait. Parmi la liste des œuvres visées figurait « L’homme qui plantait des arbres de Giono ».

On peut se demander comment Gallimard peut valablement revendiquer un droit sur cette œuvre, en dépit de l volonté affichée par l’auteur de son vivant. En 1980, la nouvelle a fait l’objet d’une première édition chez Gallimard parmi les Œuvres romanesques complètes de Giono. Elle a fait par la suite l’objet d’éditions dans d’autres collections en 1983, 1996 et 2002. Gallimard aurait-il obtenu une cession des droits auprès des ayants droit de Giono (mort en 1980) ?

C’est ici que l’on se dit que les choses auraient été infiniment plus simples si jean Giono avait connu les licences libres et avait pu placer sa nouvelle sous l’une d’entre elles de son vivant. Car à son époque, il n’existait aucun mécanisme juridique balisé permettant à un auteur de renoncer à ses droits sur une œuvre.

A vrai dire, Giono toute sa vie n’a fait que multiplier des autorisations ponctuelles d’usage à titre gratuit de son œuvre. Cette succession d’autorisations indique une volonté, mais elle ne fait pas naître de son propre fait un acte juridique valable exprimant le renoncement aux droits. Cela n’est pas la même chose que d’accorder une autorisation a priori de réutilisation par le biais d’un outil comme une licence Creative Commons par exemple et le cas de la nouvelle de Giono montre à quel point ces outils sont précieux pour rendre publique la volonté de l’auteur et la faire perdurer dans le temps.

En analysant la pratique de Giono, on peut constater qu’il permettait les usages à titre commercial (pas de clause NC) et qu’il a aussi autorisé de nombreuses traductions et adaptations (pas de clause ND). On peut penser qu’il aurait pu opter pour une licence CC-BY ou mieux CC-BY-SA, qui aurait empêché la réappropriation par des tiers. Plus vraisemblablement son intention était-elle d’aller encore plus loin et de verser son œuvre par anticipation dans le domaine public, auquel cas il aurait pu employer la licence Creative Commons Zéro.

[Remarque importante : Je ne suis pas en train de dire qu’il faut placer « L’homme qui plantait des arbres » sous une licence libre ! Le dernier blogueur qui s’est cru autorisé à placer l’œuvre d’un romancier sous Creative Commons a fait pas mal parler de lui des derniers temps, mais seul le titulaire des droits sur une œuvre peut valablement choisir de la placer sous licence libre].

Voilà le destin juridique un peu triste de cette nouvelle. J’espère que son récit pourra convaincre que les licences libres, contrairement à ce qu’il est dit trop souvent, protègent la volonté des auteurs, tandis que les mécanismes de cession des droits à des intermédiaires peuvent conduire à rompre le lien entre le créateur et son œuvre. Il montre aussi l’importance du domaine public dans la dynamique de la création et de la diffusion des idées, ainsi que l’intérêt de reconnaître l’existence d’un domaine public « volontaire », à côté du domaine public classique.

Je termine en citant les premières lignes, absolument remarquables, de « L’homme qui plantait des arbres » :

Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable.

On peut y voir une mise en abîme, aussi bien applicable au héros de la nouvelle, qu’à l’auteur lui-même et à son geste généreux.

Avec une certaine émotion, je vous salue, Monsieur Giono.


21 réflexions sur “Si Jean Giono avait connu les licences libres…

  1. Oui magnifique texte mais finalement quelle est la légitimité de Gallimard ou d’un éditeur quelconque pour revendiquer la propriété et affirmer que ce texte n’est pas libre de droits ? Bravo à Thierry Crouzet pour son initiative…
    Merci pour ce billet et les droits « moraux » de l’écrivain ;)

    1. Je pense que juridiquement, Gallimard pourrait assez difficilement faire valoir son droit sur cette oeuvre. A moins que les ayants droit de Giono n’aient procédé à une cession des droits post mortem au profit de l’éditeur. Même dans ce cas, les ayants droit n’ont pas toute latitude et ils doivent exercer les droits conformément à la volonté de l’auteur, si celui-ci l’a exprimée de manière claire de son vivant, ce qui semble ici être le cas.

      En tout cas, bravo pour votre initiative.

    2. Eh bien non Thierry, tu as la lettre de Giono.

      En plus, si Gallimard devait te tancer, demande-leur copie des contrats prouvant qu’ils ont bien les droits.

      Parce qu’ils ne seraient pas les premiers à se prétendre titulaires de droits qu’ils n’ont pas, ou qu’ils n’ont plus ! (fin de durée contractuelle oblige) :-)

      Bien cordialement
      B. Majour

  2. La nouvelle fait l’objet d’une récente édition chez Gallimard-Jeunesse en 2010 illustrée par Joëlle Jolivet (ce, sans vouloir faire de pub mais pour souligner que Gallimard continue d’exploiter l’oeuvre en indiquant qu’elle est sous droits).

    1. Bonjour,

      Avec un illustrateur, il est possible d’ouvrir de nouveaux droits d’auteur… sur les illustrations. Sans que cela ouvre de nouveaux droits sur le texte lui-même.

      Bien cordialement
      B. Majour

      1. Oui. D’ailleurs – c’est évident, mais il vaut mieux le préciser – les rééditions d’un texte entré dans le domaine public peuvent (et sont) protégées dès lors qu’elles sont originales du point de vue de l’apport éditorial (mise en page, appareils critiques, préfaces, index, illustrations, etc). C’est le cas pour les rééditions de « L’Homme qui plantait des arbres ».

        Mais cela ne permet pas à l’éditeur de copyrighter le texte même de l’oeuvre, qui reste dans le domaine public et peut donc librement être copié et communiqué.

  3. J’ai entre les mains une édition (2010) slovaque de ce livre « copyrighté » Gallimard. Il me semble que l’auteur a clairement exprimé sa volonté de répandre son oeuvre de manière libre, le fait d’attribuer un copyright sur ce texte relève du vol.

  4. Bon soir. Je suis de portugal. pardon mon français… je suis acteur et je connais le texte.je veu fair une adaptation du text au teatre. Je ne comprends tu que vous diz sur les droits d’auteur:
    Gionno à donner cette text a tout le monde mais vous dit que une personne a les droits???? le text cest pas public??? cest necessaire de paye a une personne pour utiliser l’homme qui plantai des arbres??
    merci pour votre atencion

    1. Bonjour,

      Hélas de son vivant Giono a toujours accepté les utilisations de ce texte, mais il n’a pas pu le formaliser clairement avec une licence (cela n’existait pas à l’époque). Et dans le même temps, il avait cédé ses droits à Gallimard sur le texte (à moins que ce ne soit plutôt ses descendants qui l’ont fait). Du coup à présent, l’éditeur exerce des droits exclusifs sur ce texte. Notez cependant que cela n’a pas empêché certains de proposer des rééditions, notamment en numérique http://blog.tcrouzet.com/2010/07/28/le-petit-livre-de-la-revolution/ Et visiblement, ils n’ont pas été inquiétés. A voir donc pour une pièce de théâtre, mais il faut être conscient qu’il y a une prise de risque.

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